Etat des lieux sur les risques de l’effondrement de notre société

Mardi 30 octobre, 18h30, un amphi de l’UNIL rempli par 250 à 300 étudiants et autres auditeurs, une conférence au nom plutôt dramatique “Etat des lieux sur les risques de l’effondrement de notre société”. Une ambiance étrange, des gens curieux et prêts à se laisser surprendre. Le conférencier nous avertit d’ores et déjà du contenu “anxiogène” de son intervention. Effectivement, les nouvelles ne sont pas bonnes.

L’effondrement de la société, un thème peu abordé et pourtant crucial, qui est le constat de base sur lequel s’est fondée l’association Adrastia[i], dont nous vient notre conférencier, Adrien Couzinier. Acceptant l’idée d’un irrémédiable de ce qu’ils nomment le “déclin de l’humain”, l’association s’informe et sensibilise sur le sujet, ainsi que sur les moyens d’anticiper et de pallier les difficultés à venir, et de ne pas succomber à la panique de ce constat. Adrien Couzinier est ingénieur en électrotechnique et travaille dans le domaine de l’énergie, ce qui l’a mené à s’interroger sur l’avenir énergétique de la planète et à se renseigner sur le sujet de l’effondrement de la société.

 

Mais de quoi parle-t-on au juste ?

L’effondrement d’une société est défini par Yves Cochet, ancien ministre de l’environnement français, comme une situation dans laquelle « les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, mobilité, sécurité, santé) ne sont plus fournis à une majorité de la population par des services encadrés par la loi pendant au moins un an ». Les crises énergétiques, économiques et écologiques sont dans nos sociétés modernes hyper-industrialisées les principaux facteurs susceptibles de provoquer ou d’accélérer un potentiel effondrement.

Intéressons-nous tout d’abord à l’énergie. Elle est à la base de tout. Tout mouvement et transformation nécessite de l’énergie. Nous, humains, pouvons fournir de l’énergie par notre travail manuel, c’est ainsi que les premières civilisations ont commencé à transformer leur environnement. La découverte des énergies fossiles (en particulier de l’exploitation du pétrole et du charbon) a décuplé la puissance disponible pour le développement de nos sociétés. Ces énergies coûtent 1 000 à 10 000 fois moins cher que le travail d’un homme (on considère le temps de travail nécessaire à une personne pour effectuer une tâche, et on compare le coût pour embaucher cette personne avec le coût du pétrole nécessaire pour effectuer cette même tâche). La transformation de l’environnement a été alors drastiquement accélérée, en utilisant une quantité d’énergie qui dépasse largement ce que pourraient fournir manuellement tous les humains. Cela nous a rendus dépendants de l’énergie : nous avons basé notre société, et donc notre économie, sur celle-ci, et ne pourrions plus nous en passer tout en gardant le même mode de vie. Le problème, c’est que l’énergie utilisée provient principalement de ressources fossiles, et qu’elles ne sont pas infinies.

Pensons maintenant à ces ressources. La production de toute ressource suit une courbe de Gauss, c’est à dire qu’elle augmente jusqu’à atteindre un pic, puis diminue. Le pic de production de la plupart des ressources a déjà été dépassé : c’est le cas du pétrole, dont le pic a été atteint en 2010, mais aussi de certains poissons, des terres arables : les sols sont de plus en plus secs et détruits par l’agriculture intensive, les pesticides et les engrais, dont le principal, le phosphate, viendra aussi à manquer. Les pics de la plupart des métaux sont attendus avant 2050, comme le cuivre, le plomb, le zinc, l’or. L’eau sera un problème dès 2025 pour la majorité des habitants de la planète d’après l’OCDE. La ville de Cape Town en Afrique du Sud a déjà failli se retrouver à sec cet été. L’hiver dernier la Suisse a connu une grande sécheresse hivernale : les niveaux des lacs et des nappes phréatiques étaient dangereusement bas, obligeant certaines communes à acheter de l’eau car elles ne pouvaient plus compter sur leurs propres ressources.

La société vers laquelle on tente de se diriger donne la part belle à l’électricité. On connaît en effet de nombreux moyens de produire de l’électricité grâce à des énergies renouvelables, mais les appareils électriques eux-mêmes nécessitent des matériaux particuliers, dont des métaux comme le cuivre, qui eux aussi sont présents en quantité limitée sur notre planète. Comment va-t-on faire circuler le courant sans fils électriques ?

 

L’épuisement des ressources permettant le fonctionnement de nos sociétés actuelles va donc indubitablement provoquer des changements drastiques de nos modes de vie : on appelle couramment cela le déclin de la société.

 

Les différentes crises

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Cette crise énergétique sera sans doute acco

mpagnée d’une crise économique globale. Energie et économie sont en effet étroitement liées. On pourrait même dire que l’économie mondiale dépend des énergies fossiles : les courbes de variation du PIB mondial et de variation du prix du pétrole se superposent étonnamment bien.

Au-delà de toutes considérations écologiques, un effondrement des sociétés telles qu’on les connaît est donc inévitable. S’ajoute à cela la crise écologique, déjà commencée et ironiquement causée principalement par la surexploitation des ressources, qui sera un catalyseur ou alors même un initiateur de l’effondrement.

En effet, la surexploitation des ressources et les activités humaines ont de nombreux impacts: destruction des sols, pollution de l’air et de l’eau, acidification des océans, montée du niveau de la mer, extinctions de masse, diminution de la fertilité masculine, allergies, asthme, malformations, augmentation de la température moyenne, la liste est longue. Les populations mondiales de poissons, d’oiseaux, de mammifères, d’amphibiens et de reptiles ont régressé de 58 % entre 1970 et 2012 d’après le WWF[ii]. Les experts du GIEC[iii] et de la NASA pensent que nous dirigeons vers le pire des scénarios : une augmentation d’au-moins 3°C d’ici 2100.

Un autre phénomène à prendre en compte est celui des boucles de rétroaction : une conséquence en entraîne une autre, qui renforce la première, qui entraîne donc à nouveau la deuxième, etc etc… La figure ci-dessous montre un exemple des rétroactions engendrées par l’augmentation de la température. Ces effets ont déjà lieu, mais deviendraient encore plus problématiques avec un réchauffement de plus de 2°C.

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Légende de l’image

L’augmentation de la température rend de nombreuses zones de la planète trop sèches pour être habitables, engendrant par là de vastes mouvements de population et des crises humanitaires. Il y aura un problème lorsque tous les êtres humains tenteront de vivre sur les seuls territoires encore habitables de la planète. Le manque de ressources va augmenter les inégalités entre les humains et risque de mener à l’émergence de régimes totalitaires et de guerres à travers le monde.

On peut donc s’attendre à ce que les crises pétrolières et écologiques, ainsi que les crises économiques résultantes (sans parler des enjeux géopolitiques) soient des facteurs de l’effondrement de la société.

Quel avenir ?

Pourquoi n’a-t-on pas déjà réagi face à un tel constat ? Les obstacles sont nombreux et variés pour faire changer les choses. Intérêts politiques et économiques, obstacles physiques, moraux ou idéologiques, verrous socio-techniques ou encore la complexité des systèmes financiers, industriels et commerciaux bloquent la situation. Les humains ont du mal à voir leurs intérêts à long terme. Mais est-il toujours question de long terme ? Augmentation de la part de la population souffrant de famine, baisse de l’espérance de vie aux USA depuis 2 ans, augmentation des inégalités : certains indicateurs laissent penser que cette phase de déclin a bel et bien commencé.

Toujours sur le ton de l’humour qu’il n’a pas quitté tout au long de sa conférence, notre conférencier se veut rassurant avant de nous quitter, après une conférence riche en informations dont on pourrait sortir relativement mal à l’aise.

Si l’effondrement est inévitable, on peut s’y préparer pour le vivre de la meilleure façon. Il faut reconsidérer notre futur proche pour mieux comprendre ce qui va se passer, reconsidérer nos besoins et notre mode de vie. Sachant que ce jour arrivera tôt ou tard, il faut profiter de chaque instant et réaliser la chance qu’on a de vivre à la pointe de la technologie, mais avant l’effondrement. Il ne faut pas s’infliger de double peine en culpabilisant de n’avoir pas mieux agi avant. Le meilleur moyen est d’en parler, sans chercher à diminuer la gravité des faits, juste tenir un discours rationnel pour que tout le monde prenne conscience du problème. Le poids de cette triste réalité sera moins lourd à porter si tous les hommes partagent le fardeau. Et finalement, vivre une situation de crise comme la plupart d’entre nous la vivrons sûrement, n’est-ce pas le meilleur moyen d’agir et de donner du sens à sa vie ? peut-être le bonheur se cache-t-il dans l’effondrement !

 

Pour en savoir plus sur cette thématique, ou vous préparez correctement à vivre cette crise, Unipoly et Adrastia organisent une série de conférence au semestre de printemps :

  • mieux comprendre l’effondrement d’une société par Adrien Couzinier, lundi 25 février
  • lecture existentielle de l’effondrement, par Sarah Koller, lundi 11 mars
  • se nourrir dans le déclin, par Lena Abi Chaker, lundi 25 mars
  • principe de non-substituabilité des sources énergétiques, par Vincent Mignerot, lundi 8 avril
  • pièges de la perception, par Adrien Couzinier, lundi 22 avril
  • le rejet de sa responsabilité comme moteur de l’action humaine passée, par Vincent Mignerot, lundi 6 mai
  • la vie comme structure dissipative, par Adrien Couzinier, lundi 20 mai

 

par L.Pellaton, novembre 2018

[i] http://adrastia.org/accueil/

[ii] https://www.wwf.fr/rapport-planete-vivante-2016

[iii] http://www.un.org/fr/climatechange/glance.shtml

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